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DE L'ÉTUDE DES PATOIS
DU HAUT-DAUPHINÉ
-»-~-
LECTURE FAITE A L'ACADÉMIE DELPHINALE
LE 29 MARS 188»
Par l'abbé A. DEVAUX
Professeur 'aux Facultés catholiques de Lyon,
Membre associé de l'Académie delphinale.
-m&+ —
AVANT-PROPOS
SYSTÈME GRAPHIQUE EMPLOYÉ DANS CETTE ÉTUDE
La été impossible, faute de caractères typogra-
phiques, d'employer complètement la méthode
de la Revue des Patois gallo-romans pour la
reproduction des termes ou des morceaux patois cités
dans ce travail. Du moins nous sommes-nous efforcé
d'arriver à une notation aussi exacte que possible, en
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nous fondant sur ce double principe que chaque son doit
être représenté par un caractère unique et qu'il ne doit
pas y avoir de lettre parasite. Toute lettre se prononce
donc, sauf dans la diphtongue ou et dans les voyelles
nasales an, en (in), on qui sonnent comme en français.
I. Voyelles.
4° V. simples :
A : a, sans accent, est toujours bref et ouvert,
comme dans patte,
â, avec accent circonflexe, est toujours long et
fermé, comme dans pâte.
E : e, sans accent, est Ye dit muet, comme dans me,
te, se, et se prononce toujours ainsi.
e, est bref ouvert, comme dans feuillet,
ê, long ouvert, comme dans fête,
é, bref fermé, comme dans général,
ê, long fermé, comme dans fée.
è, intermédiaire entre e et i, sans analogue en
français.
I : i, sans accent, est bref.
î, avec accent circonflexe, long comme dans
île.
0: o, sans accent, toujours bref ouvert, comme
dans pomme,
ô, avec accent aigu, bref fermé, voisin de ou.
ô, avec accent circonflexe, long fermé, comme
dans apôtre,
à, long ouvert, sans analogue en français.
U : u, sans accent, bref ouvert, comme dans aduler,
û, avec accent circonflexe, long fermé, comme
dans ils surent.
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2° V. nasales :
onze nasal, comme dans chant , temps.
en zz è nasal, comme dans /in, jpatn.
énzzé nasal sans analogue en français, à peu près
comme ein provençal.
en = e muet nasal, à peu près comme un prononcé
comme en Dauphiné.
on zz o nasal, comme dans bon.
3° Semi-voyelles :
y, est toujours semi-voyelle, comme dans pied (pyé],
yeux,
w, est Vou semi-voyelle de fouetter (fwèté).
û, est Vu semi-voyelle de lui (lui).
4° Diphtongues :
&, est la pseudo-diphtongue eu longue et fermée,
comme dans œuvre, feutre.
ce, avec accent grave, est Yeu bref ouvert, comme
dans filleul.
ce, est Yeu long et ouvert.
ou, est la pseudo -diphtongue ou du français.
ai, est une diphtongue décroissante ; l'a est bref
ouvert, Ti à peine sensible.
aè, diphtongue décroissante, qui n'est qu'une légère
modification de la précédente.
au, diphtongue décroissante où Vu se fond en une
semi-voyelle.
N. B. La yoyelle ou diphtongue accentuée est en lettres
grasses.
II. Consonnes. Les seules modifications que nous ayons
faites au système consonantique du français sont les
suivantes :
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— 8 —
1° Cons. simples :
k, est le seul signe du c guttural.
g, est le seul signe du g guttural, se prononce tou-
jours comme dans garder.
s, toujours dure, même entre deux voyelles.
.s, th dur des anglais, ou s interdentale.
z, th doux des anglais, ou z interdental.
2° Cons. mouillées :
ly, est Yl mouillée, comme dans famille (familye).
ny, est Yn mouillée, ou le gn français.
my, se prononce comme le mi de mieux.
ly, ?u/j my, sont les mômes consonnes, mais pronon-
cées en avançant le bout de la langue entre les
dents.
3° Cons. composées :
Nous employons cette expression pour caractériser
les groupes suivants :
ts, dz, où le second élément provient d'un y devenu
sifflant.
b%, p#, vz, f*, où le second élément est également un
débris consonan tique de y, devenu un sifflement
interdental.
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DE L'ÉTUDE DES PATOIS DU HAUT-DAUPHINÉ
Messieurs,
Nous sommes bien loin du temps où Chorier se croyait
obligé de prendre des précautions oratoires pour carac-
tériser en passant, au cours de son Histoire du Dauphiné *,
la langue vulgaire de notre province. A vrai dire, on ne
s'étonne guère que dans le siècle de la belle et noble
langue française, qui était aussi le siècle dés gramman
riens puristes et des Précieuses, la plume de l'historien
bel-esprit tremble, rien qu'à écrire le mot de patois.
Depuis lors, il s'est fait bien des révolutions dans le
monde savant et littéraire, comme dans le monde politi-
que ; et aujourd'hui, on n'a plus besoin, même au sein
d'une Académie, de s'excuser en parlant des patois.
A l'heure actuelle, tout le monde comprend que les
patois ne sont pas d'informes jargons, produits abâtardis
et corrompus des langues littéraires, et qui ne relèvent
que de la pathologie de la linguistique. La vérité a fini
par se faire jour ; les patois sont considérés comme des
langues véritables, ayant, parallèlement aux langues
littéraires, une existence indépendante, une vie réguliè-
rement organisée, un développement Spontané et naturel.
Dans une famille de langues, les patois, si l'on veut,
I, p. 671.
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représentent la plèbe, tandis que les langues littéraires
forment l'aristocratie ; mais si ces langues modestes, par
suite de causes multiples, n'ont pas eu la fortune et l'éclat
de leurs sœurs privilégiées, elles ont même noblesse de
race et, d'ordinaire, conservent plus fidèlement les traits
originels de la famille.
C'est dire qu'elles peuvent servir, non seulement
comme tout idiome à faire connaître l'histoire et le carac-
tère des populations qui les parlent, mais encore à éclai-
rer les origines des langues de même souche. On sait le
partj que Littré, suivant en cela les traces du grand
romaniste Diez, a tiré des patois français pour les étymo-
logies de la langue française. Et si l'on songe qu'à l'épo-
que où il rédigeait son dictionnaire, il n'avait à son ser-
vice qu'un nombre très restreint de patois, et encore très
incomplètement dépouillés, on se figure aisément les
progrès que l'avenir réserve à l'explication scientifique
de notre langue. D'ailleurs, depuis Littré déjà, bien des
mots français ont été expliqués grâce aux patois.
Ce n'est pas là un médiocre résultat, et l'étude des
patois n'en eût-elle pas d'autre, qu'elle se trouverait
suffisamment justifiée ; et pourtant, ce n'est encore, si
j'ose le dire, que le moindre des services que l'on doit
attendre de la connaissance approfondie des patois. Il y a
longtemps qu'on parle de la philosophie du langage, et
peut-être dans votre ville en parle-t-on mieux qu'ailleurs;
mais si cette science a déjà des principes sûrs, des don-
nées certaines que ne peuvent contredire les découvertes
nouvelles, il lui reste bien des points à éclaircir, bien des
énigmes à déchiffrer, bien des mystères à expliquer.
Comment les langues naissent-elles ? Quelles sont les lois
qui président à leurs évolutions vocaliques, consonanti-
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— a —
ques et syn tactiques? Quelles sont les causes qui les font,
vivre ou mourir, se transformer ou disparaître ? Tout
n'est pas dit là-dessus, et tout ne sera pas dit tant qu'on
ne consultera que les langues littéraires. La raison en est
bien simple ; c'est que les langues littéraires sont les
plus artificielles de toutes les langues, sinon dans leur
formation populaire, du moins dans leur formation sa-
vante et dans leur mode de conservation. Par exemple,
si paradoxal que cela puisse paraître, on peut dire qu'à
certains égards notre langue française est une langue
morte. La vie est dans le mouvement, disent les philoso-
phes ; or, sous plusieurs rapports, notre langue est con-
damnée au repos. Si son vocabulaire n'est jamais fermé
au néologisme nécessaire, si sa syntaxe est toujours
admirablement souple et plastique, son vocalisme et son
consonantisme semblent irrévocablement arrêtés. Toute
transformation de son est proscrite comme un barba-
risme ; on ne peut modifier une seule note de la gamme
française, sous peine de parler faux. La phonétique n'évo-
lue, et, par conséquent, n'est vivante que dans les par-
lera vulgaires. Quand on voudra connaître complètement
l'un des facteurs les plus importants du langage : l'orga-
nisme vocal dans son fonctionnement naturel, on devra
l'étudier sur le vif, je veux dire dans les patois.
L'intérêt qui s'attache à ces études est donc considé-
rable ; et ce qui l'augmente encore, c'est la perspective
de la mort prochaine de nos pariers provinciaux. Il y a
longtemps qu'on a poussé le cri d'alarme, et cette pro-
phétie de mort ne se réalise que trop. Des patois entiers
ont disparu, et ceux mêmes — surtout dans les régions
plus éloignées du centre linguistique de la France, — qui
ont la vie plus dure, voient leurs bons vieux mots tomber
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— 12 —
.l'un après l'autre dans la fosse commune. Ce n'est plus
qu'une question de temps ; la fin est prévue et semble
bien fatale. De là, un redoublement d'intérêt, j'allais dire
de tendresse, pour ces vénérables ancêtres de la linguis-
tique française, auxquels on voudrait arracher tous leurs
secrets avant qu'ils ne se taisent pour toujours.
Il se passe depuis bientôt un siècle, en matière de
patois, un phénomène curieux à observer. C'est la Révo-
lution qui, dans sa fièvre de centralisation, a décrété la
mort des parlers locaux ; tout le inonde connaît le rapport
de Grégoire sur la nécessité et les moyens pratiques
d'anéantir les patois ; en 1867, sous l'influence des mêmes
mobiles, un député du Bas-Rhin, M. Hallez-Claparède
renouvelait cette proscription au Corps législatif. Et
cependant, c'est au mouvement révolutionnaire que se
rattache, en France du moins, le mouvement de sympa-
thie dont les patois sont l'objet. La proscription leur a
valu d'ardents défenseurs ; jamais on ne les a aimés et
étudiés comme à la veille de leur disparition. Peut-être
aussi, pour quelques esprits, est-ce une façon de les
dédommager par des honneurs presque posthumes de leur
roture séculaire.
Toutes ces causes n'ont pas agi à la fois, ni avec la
même intensité ; mais toutes, en définitive, ont contribué
à déterminer le courant d'intérêt sympathique, quelque-
fois passionné, dont l'étude des patois bénéficie de nos
jours. On a cent fois répété le mot de Charles Nodier :
« Si les patois étaient perdus, il faudrait créer une aca-
démie spéciale pour en retrouver la trace *.» Ce mot ne
Notions cfe Unguhtlùjtiet Paris, 1834, pu 255.
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paraît plus le paradoxe d'un enthousiaste ; il est devenu
comme un mot d'ordre inspirant les académies provin-
ciales, et quelquefois même l'Institut de France. C'est la
même pensée qui a fait créer pour les patois des revues
spéciales, et même une chaire en Sorbonne, à la section
des Hautes Études. Nous n'avons pas affaire ici à une
singularité du goût public, en quête de curiosités nou-
velles, et qui se jette sur les patois n'ayant plus où se
prendre. On pourrait peut-être le craindre si cette vogue
du patois était particulière à notre pays. Il n'en est rien;
beaucoup de peuples nous ont devancés dans cette voie
et sont allés plus loin que nous. Pour expliquer un phé-
nomène aussi générai, ce n'est pas assez des causes que
j'ai signalées plus haut, et qui ont plus spécialement
influé chez nous ; il faut remonter à une causé plus géné-
rale et qui par tout pays a donné une impulsion et une
direction nouvelles aux causes particulières. Cette cause
c'est la renaissance des études de linguistique, qui sera
l'une des gloires les plus incontestables du xix° siècle ;
partout le patriotisme, stimulé et dirigé par la science,
s'est appliqué avec un redoublement d'ardeur à l'étude
des idiomes vulgaires. Il faut en convenir, le patriotisme
jusqu'ici semble avoir été mieux avisé à l'étranger qu'en
France. Au lieu de laisser les efforts individuels se dépen-
ser en des études isolées et trop souvent stériles, on a
su constituer, des sociétés pour coordonner les recherches
et les résultats. « En Angleterre, une société a préparé
le Dictionnaire général de tous les dialectes anglais, dont
l'impression est évaluée à près de 125,000 fr. En Suisse,
des sommes importantes ont été souscrites dans le même
but. En Allemagne, le gouvernement subventionne large-
ment V Atlas linguistique de l'Empire. En Suède, des
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- u -
associations d'étudiants recueillent les différents dialec-
tes, et l'État alloue à cette entreprise plus de 12,000 fir.
par an. » J'emprunte ces renseignements au Projet de
création d'une société des parlers de France, projet qui
sollicite actuellement les adhésions de tous ceux qui
s'intéressent à la philologie nationale. Espérons que cette
initiative prise par M. l'abbé Rousselot, l'un des direc-
teurs de la Revue des Patois gallo-romans, et patronnée
par MM. Gaston Paris et Paul Meyer, les deux maîtres
incontestés de la philologie romane en France, aboutira
prochainement au résultat tant désiré par les vrais amis
de la langue française.
Notre Dauphiné a eu sa part, et une part honorable en
somme, dans la renaissance des études patoises. En 1807,
une circulaire fameuse était adressée par le ministre de
l'Intérieur à tous les préfets de l'Empire, afin d'obtenir
par leur intermédiaire les renseignements nécessaires
pour dresser la statistique des parlers provinciaux ; c'est
presque un compatriote, le ministre Cretet, du Pont-de-
Beauvoisin (Savoie), qui signa cette circulaire. C'est
Champollion-Figeac, professeur à la Faculté des lettres,
et secrétaire de la Société des Sciences et des Arts, deve-
nue plus tard l'Académie delphinale, qui rédigea le mé-
moire le plus remarqué parmi ceux que provoqua la cir-
culaire ministérielle. Quelles que soient les critiques que
la science actuelle doive faire de cet essai, on ne peut lui
refuser l'honneur d'avoir contribué, vingt-cinq ans avant
Charles Nodier, à ramener l'attention aux patois.
Me permettrez-vous de dire, Messieurs, que l'Académie
delphinale a su apporter à l'étude de nos patois un con-
cours aussi dévoué qu'autorisé ? Presque tous ceux qui,
depuis sa fondation, ont écrit sur les parlers dauphinois,
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lui appartenaient ou lui appartiennent encore comme
membres résidants ou correspondants. Les uns, parmi
vous ont édité des glossaires fort utiles i ; d'autres, re-
cueillant avec une patriotique passion tout ce qui touche
à notre littérature patoise, ont réuni de véritables trésors
de bibliophile qu'ils mettent avec une générosité sans
pareille à la disposition des plus modestes travailleurs *.
Votre Compagnie se plaît aussi à favoriser au dehors les
études patoises. En 1877, elle ouvrait un concours sur
une étude de philologie dauphinoise ; vous n'avez oublié
ni le programme si nettement tracé, ni le jugement si
fermement formulé par son éminent secrétaire, principal
juge du concours, M. Dugit 3 . Vous pouviez vous féliciter
du résultat obtenu, puisque le concours avait produit,
entre autres travaux, une estimable grammaire dauphi-
noise*. Cette année encore, M. le Président de l'Acadé-
mie delphinale ne faisait-il pas dans son discours inau-
gural une bonne place à l'étude de nos patois? Enfin,
Messieurs, le modeste patoisant, que vous daignez écouter
ce soir avec tant de bienveillance, ne doit-il pas cet hon-
neur, personnellement trop immérité, à l'estime que
votre Compagnie a vouée à la philologie dauphinoise ?
L'année dernière, à la réunion des Sociétés savantes,
M. G. Paris, avec une autorité aussi incontestée en Eu-
1 J.-A. Chabrand et A. de Rochas d'Aiglun, Patois des Alpes Cot-
tiennes, Grenoble, 1877. — H. Gariel, Dictionnaires des patois du
Dauphiné de Nicolas Charbot et H. Blanchet, Grenoble, 1885.
* Qu'il me soit permis d'exprimer spécialement ma profonde
reconnaissance à M. Eugène Chaper, ancien député de l'Isère.
3 Bulletin de V Académie delphinale, 187G et 1877.
4 Grammaire dauphinoise, dialecte de la vallée de la Drôme, par
l'abbé Moutier. Montélimar, 1882.
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rope qu'en France, a présenté sur les études patoises un
rapport qui marquera une des dates Jes plus importantes
de la dialectologie provinciale. Il a dit avec une rare pré-
cision ce qui était fait et ce qui restait à faire, la méthode
qu'il fallait adopter et aussi la part que les Académies de
province pouvaient prendre à cette œuvre éminemment
nationale. Au moment où semble s'ouvrir une ère nou-
velle pour ces études, l'occasion est bonne de faire en
quelque sorte notre bilan dauphinois. Je voudrais, en
m'inspirant des méthodes nouvelles, vous dire quel est
l'état actuel des études patoises en Dauphiné et, si vous
le permettez, ce que j'ai voulu faire moi-même.
Quand je dis Dauphiné, le terme n'est pas absolument
exact ; écartant de cette étude la partie plus nettement
provençale du Dauphiné, je me borne au Haut-Dauphiné,
au Dauphiné allobrogique, compris entre l'Isère et le
Rhône, ou plus exactement encore, au Dauphiné du
département de l'Isère, moins le Trièves, la Mateysine et
l'Oisans. On s'est trop habitué à considérer le patois de
Grenoble comme le type des patois parlés dans cette
région ; la méprise est due à ce fait que les travaux sur
le dialecte dauphinois ont porté longtemps presque exclu-
sivement sur le dialecte grenoblois.
La première ébauche d'une étude glossologique et éty-
mologique sur le dauphinois se rencontre dans Ghorier ;
il faut le signaler, parce qu'il ouvre la voie, et que son
exemple ne sera pas sans influer sur quelques travaux
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postérieurs. On trouve chez lui déjà le germe des idées
que développera Champollion ; le fait est assez curieux et
n'a pas été remarqué encore, que je sache, probablement
parce que Champollion n'en a rien dit lui-même. Chorier
est quelque peu celtomane, longtemps avant les travaux
de Bullet ; c'est qu'un savant toulousain, Dadin de Haute-
Serre, avait, en 1648, composé une sorte de lexique de
termes celtiques *. Chorier y puise sans hésitation aucune,
sous prétexte que tout ce qui ne vient ni du latin ni du
grec doit être celtique. C'est ainsi, par parenthèse, que
le verbe alberger*, qui est incontestablement d'origine
germanique, est pour lui un mot celtique. Il faut lui
savoir gré cependant de s'en tenir à peu près, pour, les
étymologies celtiques, aux noms de lieu ; Champollion
n'aura pas cette réserve. Chorier croit aussi que le grec a
pénétré en Dauphiné, et avec cette foi naïve, il cite vingt-
neuf mots soi-disant grecs, sur lesquels deux tout au plus
peuvent se réclamer de cette origine. La liste de Cham-
pollion sera plus courte ; elle n'en renfermera que huit,
mais tous empruntés à Chorier. Ainsi pour Chorier, le
dauphinois est un mélange des langues celtique, grecque
et latine, toutefois avec prédominance de la dernière.
Quant aux variétés dialectales, il se contente de signaler
des différences d'accent, l'accent étant presque provençal
sur la lisière provençale, plus languissant aux environs
de Grenoble, et plus pesant dans le Viennois. Champollion
ne sera guère plus précis. Ajoutons que l'étymologie des
noms propres de lieu en ieu, comme Virieu, Crémieu, a
1 Rerum Aquitcm., 1. 2. Toi. 1648.
* Chorier récrit à tort albelger, p. 74.
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presque été devinée par Chorier ; il a compris, quoiqu'il
l'explique mal, qu'il y avait souvent dans ces noms — son
tort est de dire toujours et de forger à plaisir — un nom
propre de personne avec un suffixe indiquant le séjour,
la demeure. Cette étymologie, longtemps décriée, répond
pour le fond à la théorie actuelle de M. d'Arbois de
Jubainville.
Au xvin c siècle, nous ne trouvons encore qu'un nom,
mais c'est le plus important de la glossologie dauphi-
noise. Le dictionnaire de Nicolas Gharbot n'a été publié
qu'en 1885 par M. Gariel ; sans contredit, c'est un des
plus grands services qui aient été rendus à nos études
patoises, et, de tout point, le savant éditeur a bien mérité
des romanistes. La préface de M. Gariel facilite singuliè-
rement, je l'avoue volontiers, ma besogne de critique.
Gharbot est un érudit qui a lu, en fait de grammaires,
glossaires et commentaires, tout ce qui pouvait se lire
vers 1710 ; M. Gariel a compté cent cinquante auteurs
cités par Gharbot. D'un esprit très ouvert et très indépen-
dant, il critique Ducange, Ménage, c'est-à-dire les auto-
rités les plus respectées alors, faisant un libre choix
entre des étymologies contraires, et souvent proposant la
sienne. Remarquons qu'il recourt modérément au cel-
tique, beaucoup trop au grec et à l'italien, et qu'il a sou-
vent par contre tiré un judicieux parti du glossaire de
Ducange. Mais à quoi bon insister sur la partie étymolo-
gique de son œuvre, puisque de son temps l'étymologie
ne pouvait reposer sur des principes scientifiques ? Je ne
le fais que pour constater la clairvoyance de Charbot, qui
a deviné juste plus souvent qu'on ne s'y attendrait ; si
Charbot vivait de nos jours, il serait un très remarquable
romaniste. Son grand. mérite est d'avoir fait un vrai dio
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tionnaire, assez complet et assez précis, d'une orthogra-
phe raisonnée et conséquente, presque aussi phonétique
qu'elle pouvait l'être en restant traditionnelle. Le défaut,
ou plutôt la lacune, c'est de n'avoir pas délimité la région
explorée; par exemple, pour le verbe germer, il cite
quatre variantes : germa, germena, germola, gerna ; mais
dans quels pays les a-t-il observées? Il ne le dit pas, et
c'est fâcheux. Évidemment, tous les termes du diction-
naire ne sont pas d'un emploi courant à Grenoble ; quels
sont les termes usuels et les termes archaïques ? Nous ne
le savons pas davantage. Il notera un mot du voironnais
(dorgassi), un autre du gapençais (chauistella) ; cela
signifie-t-il que tous les autres soient grenoblois? On
voudrait savoir nettement à quoi s'en tenir. Quoi qu'il en
soit de ces lacunes, on doit regretter que le dictionnaire
de Charbot soit resté si longtemps à l'état de manuscrit ;
bien des méprises auraient été épargnées aux travailleurs,
comme l'exemple de Ghampollion, entre autres, va le
prouver.
L'apport du xix° siècle à la philologie dauphinoise con-
siste en dissertations sur l'origine de nos patois, en glos-
saires, en éditions de textes anciens ou récents, en
remarques grammaticales et étymologiques. C'est Gham-
pollion qui inaugure ces études chez nous*. J'ai déjà dit
qu'il avait eu le mérite d'éveiller le goût du patois même
en dehors des limites de notre province ; je crois bien
que c'est son meilleur titre à notre reconnaissance. Le
fond de ses idées sur l'origine de nos patois se trouvait
1 Nouvelles recherches sur les patois... de la France, et en particu-
lier... de VTsere. Paris, Goujon, 1809.
2
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— 20 -
déjà dans Chorier ; s'il leur donne des développements
originaux, en revanche il exagère encore la celtomanie de
Chorier ; on sent que Bullet a passé par-là. Sa liste de
termes celtiques accuse une profonde ignorance du latin
médiéval ; on ne se douterait pas qu'il ait lu Ducange.
Les parlers dauphinois du canton d'Allevard, du Trièves,
de l'Oisans, des plaines de Lyon ne diffèrent guère pour
lui que par l'accent plus ou moins musical ; tout cela est
plus que superficiel. Je ne dis rien de ses méprises histo-
riques à propos de la Lhauda de Millet et des œuvres de
Marguerite d'Oingt. Mais il s'est fait éditeur. Quand il n'a
qu'à reproduire un texte imprimé, comme la Coupi de la
Lettra, passe encore ; mais quand il touche à un manus-
crit, il ne sait pas le lire, et comme d'autre part il ignore
le patois, il l'imprime avec des barbarismes de toute
sorte. Comparez son Noël inédit, qui est un Noël de M. de
Chaulnes, avec l'exemplaire de la Bibliothèque natio-
nale 4 , vous y trouverez une douzaine de fautes graves,
destinées à déconcerter les linguistes. Que dire de son
•vocabulaire, presque entièrement extrait d'un manuscrit
de Charbot? L'édition de M. Gariel nous a enfin donné le
vrai texte de Charbot ; celui de Champollion sur cinq cent
quatre-vingts mots contient quatre-vingt-deux fautes,
presque toutes graves, contresens ou barbarismes. Après
cet exemple, on comprend combien M. P. Meyer avait
raison de dire en 4879 que « Champollion était le plus
1 Recueil de Noëls, composez au langage de Grenoble, par M. **\
Grenoble, François Champ (s. d.), pp. 6-7. — On prépare la
réimpression de cet intéressant recueil, dont on ne connaît plus
qu'un exemplaire, celui de la Bibliothèque Nationale.
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— 21 —
inexact des éditeurs * ». Si Ton songe que l'ouvrage de
Champollion a défrayé jusqu'à ces dernières années les
études patoises relatives au Dauphiné, on devine les con-
séquences ; je les signalerai au passage 2 .
Trente ans après Champollion, Jules Ollivier reprend à
peu près les mômes questions dans son Essai sur l'ori-
gine et la formation des dialecte» vulgaires en Dauphiné 3 .
Dans les premières pages, on constate un progrès sen-
sible ; il admet que les Romains ont réussi à substituer
complètement leur langue aux idiomes primitifs des races
vaincues. L'illusion est de courte durée ; on s'aperçoit
bien vite que sa théorie n'est qu'un compromis entre
celle, de Champollion et celle de Raynouard. Lui aussi a
sa liste de mots celtiques, laquelle est même infiniment
plus choquante que celle de Çhaippollion. Quant au grec,
il croit qu'il a été à une certaine époque d'an usage gé-
néral dans la Provence et le Bas-Dauphiné ; cependant il
conseille la prudence aux partisans des étymologies
grecques. Que n'a-t-il pratiqué lui-même cette prudenee
vis-à-vis du celtique ?
• Quelques patois locaux ont été étudiés, ou du moins
sommairement caractérisés. En 1843, Quinon, professeur
à la Faculté de droit, publiait dans le Bulletin de la So-
ciété de statistique de V Isère une notice sur le canton de
Meyzieu, et consacrait deux pages seulement à son patois*.
i Romania, Vin, p. 298.
5 Inutile de citer la Notice sur le patois du département de l'Isère,
par A. Ducoin, qui a été publiée dans le Courrier de l'Isère, juillet-
août 1834. EUe ne concerne que notre littérature patoise.
a Valence, 1838.
* Bulletin, t. II, pp. 41*2-il3
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— 22 —
Ce sont quelques observations assez juste^ sur la pro-
nonciation de a final, du ch et du g, articulés comme
le th dur et le th doux des Anglais. Bien plus important
est le Mémoire sur le patois des Terres-Froides, présenté
par l'abbé Bourdillon au Congrès scientifique de France,
dans la session tenue à Grenoble en 1857 *. Toutefois ce
travail est un peu diffus, et sur cinquante-deux pages
quatre seulement traitent en réalité de nos patois ; le
reste est consacré au patois en général. Beaucoup de
vues justes, quelques-unes contestables, d'autres fausses :
tel est le jugement que la critique actuelle doit porter sur
cette dissertation, en somme remarquable pour l'époque.
L'abbé Bourdillon ne diviserait plus les patois du Haut-
Dauphiné comme il l'a fait ; sa classification ne répond
pas à la réalité des faits linguistiques. Il a très bien
observé quelques-uns des traits caractéristiques du patois
des Terres-Froides, — il dirait aujourd'hui des patois ; —
mais les explications qu'il en donne sont souvent très
hasardées. L'abbé Bourdillon était un esprit très cultivé,
surtout amoureux de son patois; il l'avait longtemps
étudié et en avait même, dit-on, préparé le lexique. Il m'a
été impossible de savoir ce que ses notes sont devenues ;
c'est une perte profondément regrettable 2 .
M. Gariel, qui a publié en 1885 le Dictionnaire du pa-
tois voironnais, par Hector Blanchet, a peut-être été pour
cet auteur un critique trop bienveillant. Il fait ses réser-
« T. II, pp. 616-678.
* M. À. de Rochas a présenté au Congrès archéologique de
France (XLVI" session à Vienne, en 1879) un savant mémoire sur
les lieux dits de l'arrondissement de Vienne, qui intéresse direc-
tement la glossologie patoise, toute réserve faite sur quelques éty-
mologies.
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- 23 -
ves, je dois le dire, sur la partie étymologique ; ce n'est
peut-être pas assez pour prémunir le lecteur contre des
fantaisies qui nous reportent bien au delà de Ménage.
M. Gariel ajoute que c'est t une bonne contribution pour
la série de nos patois dauphinois », pour deux raisons :
parce que les mots ont été recueillis sur place, et sur un
territoire parfaitement délimité. Malheureusement, il y
manque une condition essentielle : la fidélité de la trans-
cription. Même avec l'orthographe traditionnelle, on peut
faire œuvre utile, — Charbot l'a montré, — mais à la
condition que cette orthographe soit conséquente avec
elle-même, et qu'elle reproduise le plus exactement pos-
sible la*prononciation. Je ne veux citer ici que quelques
exemples : Pourquoi écrire fitbechier, ablagier avec un r,
si cette lettre ne se prononce pas? Pourquoi écrire
affanar à côté d'a/fena, apoundre à côté de dépondre ?
Pourquoi laissieminta zz laissez-moi tranquille /z= Icixa
me stare), en un seul mot au lieu de trois? Évidemment,
on ne doit consulter ce dictionnaire qu'avec de grandes
précautions.
Quand un pays a la bonne fortune de posséder une
littérature patoise, une des façons les plus utiles de
servir la linguistique est d'éditer correctement les vieux
textes. Je dois signaler ici deux éditions grenobloises, les
plus récentes, tant à cause de l'importance intrinsèque
des œuvres que du travail philologique qui les accom-
pagne comme préface, comme commentaire ou comme
glossaire. On a vanté beaucoup l'édition des œuvres de
Blanc-la-Goutte, par Rahoult et Dardelet 4 ; à bien des
1 Grenoble, 18t>4.
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— 24 —
égards, — et sans parler ici de la valeur artistique de
l'œuvre, — l'éloge était mérité. Une distinction cependant
est nécessaire : le Grenoblo malhérou et le Jacquety de le
Comare ne renferment chacun qu'une huitaine de fautes
graves ; on ne les compte pas dans la Coupi de la Lettra.
J'appelle fautes graves, des barbarismes comme sacro
mystairo au lieu de sacra mystairo, déterra (3 e p. du
sing.) au lieu de détarre, ricanyé au lieu de ricana, — ce
qui fait un contresens, — ou des solécismes, comme de
polaille empiagea (fém. pi.), au lieu de empiagei, le teni
mi*ra (fém. pi.), au lieu de san*ei. Cette édition renferme
une préface et un glossaire, par Michal-Ladichère. Dans
la préface, on remarque une idée très juste sdr l'état
actuel de nos patois, perdant journellement le caractère
provençal devant l'envahissement des dialectes du Nord,
et une idée plus que contestable relativement à l'impos-
sibilité d'une orthographe fixe. Ses remarques grammati-
cales laissent bien à désirer; il ne comprend pas la raison
d'être du t et du z de liaison, et se trompe absolument
sur la déclinaison des noms féminins en i ; la medisancl
fait au pluriel le médisance, et non le mcdteanci. Il est
vrai que Michal-Ladichère aurait pu être induit en erreur
par Champollion qui a imprimé le premieri ney K . Quant
au glossaire, sauf deux ou trois fautes grammaticales, il
est exact et précis.
Je ne parle de l'édition des Poésies patoises du Dau-
phiné par Lapaurne 2 , avec introduction, traduction, com-
mentaire et glossaire, que pour dire qu'un philologue
1 Nouvelles recherches, etc.. p. 1i8.
2 Grenoble. 180(3-1878.
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— 25 —
étranger au Dauphiné ne peut guère s'en servir. L'auteur
ne savait pas le patois grenoblois, et il prodigue les con-
tresens ; d'ailleurs, devait-il traduire des œuvres parfois
si vertement gauloises? Quant à l'exactitude du texte, je
me contenterai de rappeler que son Grenoblo malhérou,
à lui seul, renferme près de cinquante fautes importantes.
Cette édition souleva une querelle au sein de l'Académie
delphinale 4 ; la critique de Félix Crozet fut trop indul-
gente, la réplique de Lapaume plus que vive. Celui-ci
avait raison quand il plaidait pour l'orthographe, mais il
oubliait peut-^tre trop l'usage qu'il en faisait. Il prétend
qu'il faut savoir une demi-douzaine de langues pour com-
prendre et expliquer les patois de Tlsère ; assurément,
abondance ne nuit pas, surtout en ces matières ; mais ce
luxe d'érudition n'est pas nécessaire, il suffit à la rigueur
de bien savoir le vieux français et le vieux provençal. Que
penser de ses étymologies, quand on le voit dériver bla
(blé) de l'italien biado, lequel à son tour viendrait du
grec &©ç ?
Si les textes anciens sont bons à rééditer, il est utile
aussi, très utile même, — nt fût-ce qu'au point de vue
des études linguistiques, — do publier des ouvrages en
patois contemporain. Le mouvement littéraire issu du
félibrige, si remarquable à tant d'égards, n'atteint la
région dont je parle que par le canton de Roussillon.
M. Maurice Rivière, de Saint-Maurice-l'Exii, a publié
quelques poésies dans le Bulletin d'arcliéologie de la
Drôme et dans la Revue des langues romanes, et a
traduit Mireille, le chef-d'œuvre de M. Mistral. Il a
1 Bulletin de V Académie delphinale, 1867.
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— 26 —
fait un effort très méritoire pour se former une ortho-
graphe phonétique et constante. Rappelons cependant
que M. P. Meyer, en rendant compte des Notes sur le lan-
gage de Saint-Maurice-l'Exil, de M. Rivière, a formulé
quelques critiques sur son système orthographique, et
exprimé quelques doutes sur l'exactitude de certaines de
ses graphies *. Quoique sans attaches félibréennes, la Muse
de PIsère a eu sa renaissance. M. Vial, de Saint-Nicolas-
de-Macherin 2 , M. Brossard, de Châtonnay 3 , Latal, de
Meylan *, l'abbé Carrier, d'Herbeys 5 , M. Ravanat, de
Proveyzieux 6 , et un de vos très distingué^ confrères que
l'anonyme ne protège plus contre l'éloge, M. Ginon,
de Saint-Jean-de-Bournay 7 , semblent avoir retrouvé le
secret de la finesse dauphinoise, laquelle consiste surtout,
si je ne me trompe, dans la bonhomie doucement mali-
cieuse et i'atticisme d'un style ennemi de toute recherche
et de toute prétention. Tous, en général, se préoccupent
de la fidélité orthographique, surtout MM. Brossard et
Ginon. Soumise à l'épreuve d'une transcription stricte-
ment phonétique, la poésie de M. Ginon, intitulée le Coin
du feu*, a démontré dans sèn système une précision que
Porthographe traditionnelle avait bien rarement atteinte
chez nous. Il a eu la bonne pensée de joindre à son tra-
vail un lexique précis et ronds ; il est à souhaiter qu'on
« Romania, VIII. 132.
* Vie d'un bon curé de campagne. Grenoble, 1881 .
3 Fables (patois de Vienne). Vienne, Savigné, 1870.
* Quauques batifolages (imprimé par Fauteur, à 40 exempl.).
* Grimoévo. Grenoble, Baratier, 1874.
6 In quarteyron de Fable. Grenoble, 1888.
7 Razitnole de le-z-autre {as. Grenoble, Allier (s. d.).
8 Revue des patois gallo-romans, février 1880.
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— 27 —
n'édite plus on ouvrage patois sans ce complément. Dans
ces conditions, l'ouvrage devient un document sûr et un
outil de précision pour les travailleurs.
Les savants étrangers se sont peu occupés encore de
nos patois. Schnakenburg, dans son Tableau synoptique
des patois de la France { , reproduit, avec beaucoup d'in-
corrections, cinq morceaux de poésie dauphinoise, en les
faisant précéder de quelques observations empruntées à
Champollion. Il y a bien, — soit dit en passant, — à
propos de notre caractère, une réflexion qui semble être
de l'auteur : <r L^s Dauphinois, dit-il* sont vigoureux,
guerriers et doués d'un fort esprit d'opposition*. » Diez,
l'illustre auteur de la Grammaire des langues romanes,
n'accorde que quinze lignes au dialecte dauphinois, qu'il
rattache formellement au provençal 3 . Il n'expliquerait
plus comme il l'a fait la terminaison en i de certains noms
féminins, et la diphtongue ey issue de Vi bref tonique,
par exemple ney f de nivem (neige). Hélas, il n'a d'autre
guide que Champollion ; aussi 5e figure-t-il que le dau-
phinois dit savou au lieu de savon, tout en disant bacon
(lard), et que IV des infinitifs en er et en ir se prononce
encore.
M. Ascoli, le savant romaniste italien, a traité incidem-
ment du dialecte dauphinois dans YArchivio glottologico *,
et, sans contredit, si courte qu'elle soit| c'est la plus
importante étude scientifique qui en ait été 1 faite. On con-
naît sa fameuse théorie : d'après lui, il y aurait entre les
« Berlin, 1840.
* Page 40.
3 I, p. 435 (traduction de G. Paris). Paris, 1863.
* Vol. III, punt. 1, schizzi franco-provenzali, pp. 81-83.
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— 28 —
domaines respectifs de la langue provençale et de la langue
française une zone intermédiaire où la langue, quoique se
rattachant à ses voisines du Nord et du Midi, aurait ses
caractères propres et spécifiques. Toute la région dont
nous nous occupons en ce moment appartiendrait à ce
domaine qu'il appelle franco-provençal. Il n'a encore
étudié que le premier de ces caractères, le traitement de
a tonique infecté de yod, c'est-à-dire précédé en latin ou
en roman d'un son palatal ; cet a se change en ie, e ou t ;
par exemple, * mandicare (pour manducaré) fait à Gre-
noble migié au lieu de mijâ. La théorie de M. Ascoli a
été vivement combattue par M. P. Meyer *, et fortement
ébranlée sinon détruite; elle a eu du moins le mérite
d'attirer vivement l'attention sur les patois de notre ré-
gion, sans compter que c'est un très vigoureux essai de
synthèse dialectale. Le malheur de M. Ascoli a été de
n'avoir pour première base de son travail que des don-
nées fort insuffisantes ; par exemple, il ne s'appuie, pour
le département de l'Isère, que sur l'ouvrage de Cham-
pollion. Il est vrai que sa sagacité le corrige quelquefois.
Je note, en passant, quelques méprises chez l'illustre
romaniste ; il confond VI de foui y, vilani, lequel est
accentué, avec celui de graci, fllli qui est atone ; il prend
le mot cliery pour le correspondant du provençal carH,
char, tandis qi|e c'est le continuateur de cathedra, comme
le français cîiaire et chaise. Ajouterai-je qu'ailleurs il fait
venir notre émo, bon sens, de animus, tandis qu'il est
certainement le substantif verbal de xstimare ?
Telle est, Messieurs, en résumé, la situation présente
« Romama, IV, 294 ; V, 301 ; VI, 630 ; VU1, 460.
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— 2& —
des études patoises par rapport au Haut-Dauphiné. Je
serais désolé de paraître diminuer à vos yeux le mérite
de nos devanciers ; en général, ils ont fait ce qu'on peut
faire quand on ne possède pas une bonne méthode ni une
préparation spéciale. Or, les bonnes méthodes, en lin-
guistique, sont de date bien récente, et les travailleurs de
province ont difficilement le moyen de se préparer à ces
études. Si nous avons en main un meilleur outil, nous le
devons aux patients labeurs de maîtres que nos aïeux,
même nos pères, ne pouvaient connaître. Ce n'est pas
une raison pour dédaigner leurs recherches, si elles ont
été infructueuses ; c'en est une, au contraire, d'admirer
un courage que des difficultés de toute sorte n'ont pu
rebuter, et un amour pour la science qui se confondait
avec l'amour de la patrie dauphinoise. Si les travaux
antérieurs ont donné, en somme, peu de résultats scien-
tifiques, il ne faut pas oublier que, outre l'imperfection
des méthodes et l'insuffisance de la préparation, ils ont
été contrariés par une préoccupation que nous devons
résolument mettre de côté. Les patois ont été traités un
peu comme la philosophie avant Socrate ; on a voulu
expliquer la genèse des vocables avant de les bien obser-
ver, on a essayé la synthèse avant l'analyse. Puisqu'il
nous reste tant à faire pour nos patois actuels, commen-
çons par recueillir méthodiquement les sons, les formes*
les mots, commune par commune, suivant le conseil de
M. G. Paris. Nous sommes dans la période de l'analyse
méthodique ; d'autres devront un jour à nos travaux, si
modestes soient-ils, — pourvu qu'ils aient de l'exactitude
et de la précision, — de pouvoir faire la grande synthèse
des parler» de France.
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— 30 —
II
Permettez-moi maintenant, Messieurs, de vous exposer
ce que j'ai essayé de faire pour Pétude de nos patois, et
quelle méthode j'ai suivie. Je regrette de ne pouvoir
m'acquitter de cette tâche sans abuser de la mise en
scène personnelle ; ce qui, après votre indulgence, me
rassure quelque peu, c'est que le moi est peut-être moins
haïssable sur le terrain patois que partout ailleurs.
J'ai voulu décrire les patois des Terres-Froides, c'est-à-
dire faire d'abord la phonétique comparée de ces patois,
remettant à plus tard l'étude morphologique et le glos-
saire de cette région. La dénomination de Terres-Froides
est ancienne, puisqu'elle se trouve déjà employée comme
expression courante par Aymar du Rivail 1 . Elle a tou-
jours été un peu vague et flottante comme toutes les
appellations de ce genre. D'une façon générale, elle dé-
signe le Sud-Est de l'arrondissement de la Tour-du-Pin.
1 De Allobr., édit. de Terrebasse, 1. I, p. 22 : a Et citra Pontem
Belli vicini est Terra frigida, in qua propter frigiditatem nullse
vites crescunt. »Ily place la Silve-Bénite (commune du Pin). —
Le déboisement et le dessèchement des marais ont modifié les
conditions climatologiques de cette région, et aujourd'hui la vigne
réussit presque partout. — Guy Allard (Dict. hist. du Dauph.) place
le Grand-Lemps entre la Valloire et les Terres-Froides, et Mont-
ferra, « au milieu des Terres-Froides du Viennois, où la bise ou
vent du nord règne incessamment. » Il veut probablement dire
qu'à cause de l'altitude et de l'exposition, on l'y sent plus vive-
ment qu'ailleurs.
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— 91 —
C'est un grand quadrilatère comprenant une série de
collines d'une hauteur qui varie de trois cents à huit cents
mètres, étagées depuis la route de Bourgoin à la Côte-
Saint-André jusqu'à la frontière du Dauphiné et de la
Savoie, et découpées à peu près parallèlement par les
vallées de l'Hyen et du Lier, de la Bourbre, du lac de
Paladru et de l'Ainan. On peut discuter, et on discute en
réalité, sur les limites extrêmes des Terres-Froides j ;
mais, pour mes études, l'expression géographique im-
porte peu, et je désigne par Terres-Froides ce quadrilatère
dont les angles se trouvent à Bourgoin, à la Côte-Saint-
André, à Miribel et au Pont-de-Beauvoisin, atteignant
ainsi à la frontière de Savoie. Sur cette surface de six
cent cinquante kilomètres carrés, approximativement, il
y a une population de 80,143 habitants, répartis entre
soixante-douze communes, appartenant à l'arrondisse-
ment de la Tour-du-Pin, sauf trois à l'arrondissement de
Grenoble, une à l'arrondissement de Saint-Marcellin et
* Voici, après examen, ce qu'on peut dire de plus plausible sur
l'usage de cette expression géographique. A l'ouest, la route dépar-
tementale de Bourgoin à la Côte-bai nt- André peut être considérée
comme la limite ; au sud, c'est la ligne de coteaux qui s'étend de
la Côte-Saint- André jusque vers Chirens, formant la ceinture nord
de la Bièvre. Je ne puis avoir de doute là-dessus ; à la Frette, on
regarde comme faisant partie des Terres- Froides tous ceux qui
habitent derrière ce rideau ; on les appelle même parfois d'un nom
caractéristique les Myouchou, à cause de la façon dont on y mouille
Ym et Y» dans certaines conditions. De Bourgoin au Pont-de-Beau-
voisin, les Terres-Froides commencent avec les collines qui s'élè-
vent à droite de la route nationale. La limite de l'Est est très
indécise ; il semble cependant qu'on la place, en général, sur la
route du Pont-de-Beauvoisin à Chirens, à travers la vallée de
l'Ainan.
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— 32 —
six à l'arrondissement de Vienne. Il est inutile de retra-
cer, même dans ses grandes lignes, l'histoire de cette
région, de préciser sa répartition, avant 4789, entre les
diverses administrations religieuse, civile, judiciaire, par
la raison que les patois ne correspondent presque jamais
aux divisions politiques et administratives.
Toutefois, on peut s'étonner que j'embrasse dans la
même étude des pays appartenant à plusieurs arrondis-
sements : n'eût-il pas mieux valu m'en tenir à un seul
arrondissement ou même à un seul canton? Qu'on veuille
bien observer que, mon but étant de faire de la phonétique
comparée, j'ai dû choisir un terrain qui présente des
variantes intéressantes à rapprocher. D'ailleurs, si l'on
voulait étudier un patois unique, il ne suffirait pas tou-
jours de ne s'attacher qu'à une commune ; combien de
communes ont plus d'un patois ! La seule chose essen-
tielle en ces matières, c'est de décrire exactement les
phénomènes linguistiques observés dans la région explo-
rée, comme M. Gilliéron l'a fait pour le Valais 1 , et
M. Odin, — avec moins de précision géographique, —
pour le canton de Vaud*. Pour le but que je me propose,
il serait difficile, je crois, de trouver dans notre départe-
ment un territoire plus fertile en variétés dialectales. Par
l'Est, les patois des Terres-Froides touchent à ceux de la
Savoie ; par le Sud, ils confinent à ceux de la région voi-
ronnaise et de la plaine de la Bièvre ; à l'Ouest et au Nord,
ils se relient à ceux de la vallée du Rhône. C'est donc en
quelque sorte le centre où viennent se rencontrer les
« Petit atlas phonétique du Valais. Paris, Champion (sans date).
1 Ptwnologie des patois du canton de Vaud. Halle, 188G.
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— 33 —
principaux courants linguistiques de notre département ;
pour commencer le relevé méthodique de nos parlers
dauphinois, je crois que l'explorateur ne peut guère se
mieux placer. J'avais d'ailleurs une excellente raison de
débuter par cette région ; c'est un des patois des Terreè-
Froides, celui de Saint-Didier-de-la-Tour, qui est ma
langue maternelle. Je l'ai parlé jusqu'à l'âge de douze
ans ; et, depuis, chaque fois que les vacances me ramè-
nent à mon pays, je l'entends dans ma famille, dans mon
hameau, et au besoin je le parle moi-même, passablement,
je crois. Il m'a toujours semblé qu'il y aurait une sorte
d'impiété à dédaigner la langue de son père et de sa
mère.
Depuis longtemps déjà, je notais les mots curieux que
j'entendais, sans savoir ce que je pourrais jamais en faire,
à peu près comme un touriste ramasse des fossiles pour
les conserver, sinon pour les étudier. Il y aura bientôt
trois ans que l'idée me vint d'y chercher la matière d'une
thèse. La chose n'était pas sans exemple à l'étranger, ni
même en France ; en 1875, le regretté A. Darmesteter
félicitait la Sorbonne « d'avoir donné ses encouragements
à de pareilles tentatives en recevant comme thèse de
doctorat un travail sur un patois 4 . » Sur ce terrain, on
est sûr de rencontrer l'inédit, et l'on a l'espoir de fournir
une utile contribution à la dialectologie française, tout au
moins de faire mieux connaître sa province. Stimulé par
de précieux encouragements, je me mis aussitôt à l'œuvre.
Dans ces sortes d'études, la méthode est la grande ques-
* Bévue critique, 16 janvier 4875, article de A. Darmesteter sur
Talbert, Vu dialecte blaisois.
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- 34 —
tion, la question capitale, soit pour la notation des sons,
soit pour la récolte des mots. En particulier, pour une
étude comparative, il faudrait une exactitude de repro-
duction allant, si c'était possible, jusqu'à Ja fidélité pho-
tographique. Mais quiconque a essayé de transcrire son
patois natal sait à quelles difficultés on se heurte. On y
rencontre des phonèmes absolument inconnus du fran-
çais, cela va sans dire, mais qui n'ont même avec les
phonèmes français que des analogies très lointaines ; la
graphie française est alors absolument impuissante.
J'avais constaté déjà cette impuissance, quand j'avais
voulu recueillir en amateur, mais exactement les mots
de mon pays. Je m'en tirais encore, quand j'avais affaire
à des mots tels que dzere (dire), tseri (tirer) ; il était aisé
d'y voir une combinaison de deux consonnes, toutes deux
de l'alphabet français, mais comment écrire poulk (pou-
let), faù (fou), nae (neige), mye (moi), famyelye (famille),
et tant d'autres? J'avais alors recours à des procédés
dont la naïveté me fait sourire aujourd'hui ; il me suffisait
de m'y reconnaître , quant au lecteur, si jamais lecteur je
devais avoir, il déchiffrerait comme il pourrait.
Mais quand je me trouvai en contact avec d'autres
patois, pourtant très proches du mien, je constatai dès
le premier jour des sons qui n'étaient plus ceux de mon
pays, des nuances très délicates, des dégradations suc-
cessives, qu'il fallait bien noter comme l'oreille les per-
cevait, puisqu'elles formaient précisément la gamme des
sons à décrire. A l'aide de signes diacritiques, intelligibles
pour moi seul, je dus me faire immédiatement un alpha-
bet provisoire, pour pouvoir continuer l'exploration com-
mencée.
Au cours de mes recherches, parurent deux Revues
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des patois : cçlle de M. Clédat, à Lyon, et celle de
MM. Gilliéron et Rousselot, à Paris ; la première consa-
crée plus spécialement aux patois de la région franco-
provençale, la seconde à tous les patois gallo-romans.
C'était une bonne fortune pour tous les amis du patois ;
les travailleurs de province allaient trouver une direc-
tion et des guides. Mais ce n'était pas encore le terme de
mes perplexités. Pour ne parler ici que de la transcrip-
tion des sons, ces deux revues avaient adopté deux
systèmes bien différents. Lequel choisir? Je l'avoue,
pendant quelque temps je me laissai séduire par l'appa-
rente simplicité du système de M. Clédat *. Il proscrit les
lettres parasites et exige que la graphie reproduise le
son ; j'en étais convaincu déjà comme d'un principe qui
ne se discute pas. Il emprunte à l'orthographe tradition-
nelle tout ce qui se concilie avec l'orthographe phonéti-
que ; quant aux sons que le français ignore, il les écrit
avec les lettres françaises qui s'en rapprochent le plus,
au besoin les imprime en italiques, et il indique les
mouillures par un y placé à côté de la lettre mouillée
comme un exposant algébrique. Point de caractères
spéciaux, à moins que l'expérience n'en démontre l'utilité.
Sans doute, il y a encore de la convention dans ce sys-
tème, — quel est le patois qu'on puisse écrire exactement
sans convention? — du moins semble-t-elle réduite à la
proportion de l'indispensable. Si l'on a la prétention
d'être lu, on ne soumettra pas la complaisance du lecteur
à trop rude épreuve. D'ailleurs, la revue de M. Clédat,
s'occupant surtout de la région intermédiaire entre le
1 Revue des patois, n° 1, pp. 1 et suiv.
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Nord et le Midi, n'offrait-elle pas à mes études leur cadre
naturel ? J'essayai donc d'appliquer son système ortho-
graphique aux patois des Terres-Froides. Mais je m'aper-
çus bien vite qu'à peine suffisant pour tel de nos patois
pris isolément, il ne l'était pas du tout pour un groupe de
patois à comparer. M. Clédat laissait bien la porte ou-
verte aux caractères spéciaux ; mais il fallait les inven-
ter, et surtout les adapter au système sans en rompre
l'harmonie. Quant à n'user que des caractères admis par
la revue en expliquant au préalable chaque différence de
prononciation, il n'y fallait pas songer, à moins de se
jeter dans une inextricable confusion. C'est l'expérience
qui m'a forcé à renoncer à un système qui m'avait-
paru d'abord fort attrayant 1 .
La méthode de M. Clédat s'arrête à mi-chemin et n'est,
en somme, qu'un compromis entre l'orthographe tradi-
tionnelle et l'orthographe phonétique ; celle de MM. Gil-
liéron et Rousselot, plus originale, plus hardiment nova-
trice, sacrifiant impitoyablement toute préoccupation
étymologique, vise à reproduire, presque exclusivement
avec l'alphabet latin, tous les sons de l'organe vocal,
depuis la voyelle à demi formée jusqu'à la voyelle fon-
dante, avec son timbre, sa qualité, sa quantité et sa tona-
lité, depuis la consonne nette jusqu'à la consonne en voie
de transformation, avec tous les accidents de l'articula-
tion ; en d'autres termes, elle est vraiment phonétique.
* Pendant l'impression de ces pages, la Revue de M. Clédat a
paru avec un nouveau titre : Revue de philologie française et pro-
vençale. Dans l'avis aux lecteurs, je note cette phrase qui justifie
la critique que je me suis permise : « En ce qui touche les patois,
nous laisserons aux Revues organisées à cet effet les études minu-
tieuses qui peuvent exiger remploi de caractères spéciaux. »
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A première vue, le système semble compliqué, surtout à
cause de la multiplicité des signes diacritiques. En réa-
lité, elle l'est plus pour l'imprimeur que pour le lecteur;
on se familiarise très vite avec cette notation, et M. Paul
Meyer, qui Fa critiquée peut-être un peu sévèrement,
convient que pour « quiconque a l'habitude des études
phonétiques et connaît un peu les patois romans, c'est
l'affaire de quelques minutes 1 . » Le grand avantage de
cette méthode, c'est de présenter pour tous les patois
gallo-romans une notation uniforme, condition presque
indispensable de toute étude comparative; elle écono-
mise les observations de détail, et précise singulièrement
les rapports mutuels des patois. Le système n'était pas et
ne pouvait pas être complet dès le premier jour ; l'étude
des patois révèle souvent des sons non encore observés.
Du moins, grâce à l'élasticité et à la logique de ce sys-
tème, on peut toujours y faire entrer à sa place natu-
relle une nouvelle graphie reconnue nécessaire. Ajoute-
rai-je qu'un des motifs qui m'ont décidé à l'adopter
définitivement, c'a été l'approbation donnée au système
par M. G. Paris, le grand maître de la philologie fran-
çaise, et aussi par d'éminents linguistes qui s'occupent
plus spécialement des parlers vivants? Du reste, mes
hésitations n'ont pas duré longtemps ; après avoir lu et
médité le remarquable programme rédigé par M. Rous-
selot 2 , je me suis appliqué à faire entrer nos sons patois
dans le cadre des graphies adoptées. Tous n'étaient pas
prévus ; comment donc figurer des sons étranges comme
bz, de bzen (bien), ps, de psevou (peuplier), vz , de vzela
« Romania, XVII, 323.
3 Revue des patois gallo-romans, \* v numéro, 1887.
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(ville), fi, de fi&rda (toupie), my, de rçat/aw (mieux), ly,
de it/una (lune), ny, de setanye (châtaigne). Après de
longues, très longues méditations, je crus avoir décou-
vert la loi de ces modifications phonétiques, et par là
même trouvé la place que ces phonèmes devaient occu-
per dans l'échelle graphique. Pour me prémunir contre
tout danger d'erreur, je fis le voyage de Paris, afin de
consulter les auteurs du nouveau système. Ce fut pour
moi l'occasion d'admirer la sagacité des notateurs, la pré-
cision de leur méthode, la clarté de leur programme ; ma
notation, soit pour les graphies existantes, soit pour celles
que j'avais dû imaginer, cadrait absolument avec la leur.
L'expérience était concluante ; quelles que soient, les
objections qu'on puisse faire au système, elles ne peu-
vent détruire ce fait bien constaté qu'il fournit à des
patois aussi éloignés les uns des autres que le normand,
le picard, le wallon d'une part, et le savoyard, le dauphi-
nois, le languedocien de l'autre, un moyen d'entente et
comme une commune mesure. Si, dans l'espèce, il ne
représente pas la perfection, il est au moins le plus par-
fait des systèmes existant en France. Il est bien à désirer
qu'il se généralise et s'applique à toute étude relative
aux patois gallo-romans. Pour les dictionnaires, on devrait
tout au moins se servir de ce système pour figurer, entre
parenthèse, la prononciation de chaque mot.
Une fois en possession d'un instrument que je croyais
et que je crois encore suffisamment précis, je repris mes
excursions à travers les Terres-Froides, pour contrôler
mes premiers matériaux, et aussi pour compléter mes
précédentes recherches. Il n'y a pas de patois dans la
région explorée que je n'aie étudié au moins deux fois,
souvent trois et plus. C'est qu'il y a des patois où le voca-
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lisme est singulièrement délicat, où tel son est à l'état de
transition, évoluant vers un son nouveau pour ce patois
et déjà existant dans un patois voisin. Or, ces nuances
fuyantes sont précisément ce qui présente le plus d'inté-
rêt au point de vue des théories phonétiques.
Reste à recueillir les mots patois, les matériaux de son
travail. Comment peut-on s'y prendre ? Il y a ici deux
points de vue différents : ou bien l'on prépare un voca-
bulaire, ou bien l'on veut faire une étude grammaticale.
S'il s'agit d'un vocabulaire, la principale préoccupation
du collectionneur est en général de rechercher les mots
rares, plus ou moins autochtones, ceux qui semblent
n'avoir pas de correspondants français, et qui constituent
l'originalité lexicale d'un patois. Ce point de vue aujour-
d'hui n'est pas assez large ; c'était, en général, celui de
Charbot. En tout cas, même en élargissant le cadre du
vocabulaire jusqu'à comprendre tous les mots patois, il
est clair qu'il faut accorder à ces mots exceptionnels une
attention spéciale. J'ai recours à deux moyens pour
les recueillir. Je prie des correspondants intelligents et
observateurs de les noter à mesure qu'ils s'en souvien-
nent ou qu'ils les entendent ; puis je vais les écrire sous
leur dictée, car je me ferais un scrupule de livrer au
dictionnaire un mot que je n'aurais pas entendu pronon-
cer par un habitant même de la localité. Ou bien encore,
à l'aide de lexiques spéciaux, je dresse des listes de mots
exprimant des idées qui doivent être dénommées dans la
langue des campagnes, et j'interroge directement les
habitants eux-mêmes, en prenant, bien entendu, toutes
les précautions nécessaires pour qu'il n'y ait méprise ni
chez eux ni chez moi. Ce second procédé me rend les
plus grands services : je me contenterai d'un exemple.
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Je m'imaginais naïvement savoir la langue de mon village
jusque dans ses arcanes ; cependant, en voyant que je
n'avais guère plus de deux mille mots de mon pays, je
conçus des doutes. Était-il possible que ma langue tînt
tout entière dans cet étroit lexique ? Je préparai donc
une longue kyrielle de termes qui devaient avoir des
analogues dans mon pays ; et après avoir interrogé quel-
ques personnes âgées, en plusieurs séances formant un
total d'une quinzaine d'heures, j'eus l'agréable surprise
d'avoir noté plus de sept cents mots que je ne connais-
sais pas, ou que je reconnaissais comme de vagues échos
de mon enfance.
Mais ces mots rares ne suffisent pas pour une étude
phonétique, ni, par conséquent, pour un dictionnaire qui
doit servir de base, un jour ou l'autre, à des études com-
parées. C'est qu'en effet il y a autre chose dans un patois
que ces mots sans correspondants français. Patois et
français ont même origine : le latin vulgaire. M. G. Paris
a dit le dernier mot sur cette question : « Nous parlons
latin, dit-il ; personne aujourd'hui, parmi les gens de bon
sens, ne songe à le contester el à rattacher au gaulois
soit le français, soit tel de nos parlers provinciaux 1 . »
Dès lors, de ce qu'un mot patois ressemble à un mot
français, il ne faut pas conclure qu'il ne soit qu'une
forme française corrompue dans la langue des paysans ;
ils peuvent dériver l'un et l'autre du latin vulgaire, quel-
quefois du germanique, et il y a des principes sûrs pour
distinguer le mot indigène du mot emprunté. Amare
donne en français aimer, et amâ dans nos patois ; folia
1 Rapport sur les parlers de France, 26 mai 1883, dans la Revue
des patois gallo-romans, II, p. 166.
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donne feuille en français, et folye, fôlye, foèlye, fonlye,
dans nos patois ; parce que les formes patoises répon-
dent clairement aux formes françaises, ce n'est pas une
raison pour les bannir du lexique. Au contraire, si Ton
veut faire soi-même une phonétique ou laisser aux spé-
cialistes le soin de la faire, il faut avant tout noter les
vocables qui, ayant une origine nettement déterminée,
permettent de prendre sur le fait les lois phonétiques qui
régissent nos idiomes. Un vocabulaire complet doit
évidemment contenir tous ces mots, sous peine de n'être
qu'un glossaire de raretés, de même que la Flore du Dau-
phiné enregistre toutes les variétés de plantes qui pous-
sent sur notre sol.
Pour mon travail phonétique, j'ai dressé une liste de
huit cents à neuf cents mots dont j'ai cherché la traduc-
tion dans les soixante-douze communes des Terres-
Froides. Je voudrais pouvoir exprimer ici toute ma recon-
naissance à tant de bonnes volontés que mes importunités
n'ont pas su lasser, surtout à l'excellent clergé des
Terres-Froides dont l'hospitalité proverbiale et les com-
plaisantes indications m'ont permis de faire une explora-
tion dont je n'aurais peut-être jamais vu le terme, livré à
mes seules ressources i .
1 n m'est impossible» à mon grand regret, de nommer toutes les
personnes qui m'ont fourni des renseignements. Qu'il me suffise
d'affirmer que, grâce à l'obligeance de MM. les Curés, j'ai pu géné-
ralement interroger celles qui, dans chaque paroisse, passent pour
connaître le mieux leur vrai patois. Toutefois, je dois une men-
tion spéciale à M. Augustin Biessy, de Bizonnes. Sa rencontre a
été pour mes études une bonne fortune incomparable ; esprit très
cultivé et très précis, il connaît son patois à la perfection. Grâce à
lui, la commune de Bizonnes sera une des mieux représentées
dans mon Glossaire des Terres-Froides.
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— 42 —
III
Il me reste, Messieurs, si je ne lasse pas trop votre
patience,, à vous signaler quelques-uns des résultats aux-
quels m'a conduit l'étude de nos patois. Je laisse de côté
ceux qui intéressent plus spécialement la phonétique,
lesquels doivent être soumis au jugement de la Faculté
des lettres ; je vous présenterai seulement quelques con-
clusions que je crois pouvoir tirer de mes recherches,
sur l'état actuel de nos patois, leur place parmi les patois
gallo-romans, les services qu'ils peuvent rendre à l'éty-
mologie dauphinoise et française, et enfin leur littérature.
Quel est l'état actuel de ces patois ? Possèdent-ils une
vitalité qui puisse défier longtemps l'invasion du français?
On voudrait pour les intérêts de la linguistique, et aussi
— pourquoi ne pas le dire? — pour le maintien de notre
caractère et de notre esprit traditionnels, croire à la
résistance de nos parlers locaux; mais l'illusion n'est pas
possible; il en sera du patois, un peu plus tôt un peu
plus tard, comme du costume de nos grand'mères. La
transformation est commencée ; elle avance avec une
rapidité, variable d'un pays à l'autre, mais qui semble
suivre la loi de la chute des corps sur un plan incliné.
Naturellement les bourgs ont été plus entamés que les
campagnes ; outre l'école dont l'action se fait sentir par-
tout à des degrés divers, les bourgs subissent davantage
l'influence de l'administration, de l'industrie, du journal
quotidien, et de l'instabilité du domicile. Après avoir
parlé français dans les bureaux, à l'usine, si on se reprend
à parler patois, c'est en francisant les terminaisons, les
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voyelles et les diphtongues, en effaçant le chuintement,
le mouillement et l'interdentalité de certaines consonnes;
c'est un patois défiguré, un squelette de patois. Le vairo
(vitrum) devient le vêro, quelquefois le vêre; le pronom
de (ego), qui a couvert jadis toutes les Terres-Froides,
devient le je français ; le *eva, «ira, seva (caballum) de-
vient cheva ou même cheval. C'est à tel point que pour
la Tour-du-Pin, Virieu, le Grand-Lemps, la Côte-Saint-
André, il faut s'adresser à des personnes ayant au moins
de quarante à cinquante ans pour être sûr de trouver les
traits caractéristiques du patois ; à la Tour-du-Pin même,
il n'y a plus que quelques vieillards qui possèdent la
vraie langue du pays. Chose assez singulière : le patois
de Bourgoin semble plus tenace.
Il y a des campagnes mieux protégées que d'autres par
leur isolement et la sédentarité de leurs habitants contre
les altérations de la langue indigène ; cependant ces alté-
rations s'observent partout, mais avec, un caractère spé-
cial. Dans les bourgs, la phonétique même se déforme ;
dans les campagnes, il n'y a encore, généralement du
moins, que le vocabulaire qui soit atteint. Je l'ai observé
notamment à Biol, où j'ai pu interroger un vieillard de
quatre-vingt-quinze ans, et comparer son patois avec le
patois actuel. Les vieux mots se perdent dans tous les
pays; et un mot perdu, c'est une brèche irréparable;
tous ceux qui tenaient à lui par la racine feront bientôt la
culbute. Le mot b&na ou bàna, qui veut dire corne
d'animal, n'existe plus que dans quelques localités ; dans
la plupart des autres, on a encore les dérivés ébanà,
écorné, banh y pourvu de cornes ; mais ceux-là vont ces-
ser d'être compris et disparaîtront. Le mot tablier se di-
sait foudO, fudà, fùidà suivant les pays (du germ. fait,
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_ 44 —
giron, par conséquent le vêtement recouvrant le giron);
il disparaît en certains endroits ; à Bizonnes, notamment,
on ne connaît plus que son dérivé la fûdik, le contenu du
tablier. Le revo (robur, chêne) n'est plus qu'un terme
archaïque, là où il vit encore ; à Château- Vilain et à
Eydoche, les jeunes gens ne le comprennent plus ; adieu
l'étymologie de la revwalH, la Rivoire (Roboria, chênaie) !
Il restera comme nom de mas, sans rien dire à l'esprit 1 .
Kurti 9 kôrti, l'entour de la maison avec jardin et verger,
du bas-lat. curtile, n'existe plus qu'aux environs du Pont-
de-Beauvoisin ; ailleurs c'est un lieu dit incompris. La
Salanda, au Grand-Lemps, est un terme archaïque signi-
fiant Noël, le jour des Calendes par excellence, le jour où
a longtemps commencé l'année ; on ne le connaît pas
ailleurs où le dérivé lo salandà, la cuite de Noël, est
encore un souvenir. Kousyo, receveur, du lat. consul, ne
se dit plus que dans quelques localités. On a perdu par-
tout, je crois, le mot bâkon, lard, jambon, qui a été d'un
emploi général dans notre contrée ; on dit encore quel-
quefois à Montferra et aux environs bakounà, tuer le
porc; mais on ne sait plus pourquoi. Je n'ai réussi égale-
ment à trouver le vieux égardan, eau-de-vie, que dans un
hameau de Montferra. Je pourrais prolonger cette liste
nécrologique ; à quoi bon ? Ces exemples ne suffisent que
trop.
1 Par exemple, on trouvera des enseignes comme celle-ci : Café
du Rivoire, au lieu de Café de la Rivoire, ou des Ritoires. La com-
mune de Saint- André-le-Gua (vadumj ne s'est-elle pas laissé trans-
former par l'administration des chemins de fer en Saint-André~le-
Gaz 9 M. G. Vallier a eu cent fois raisou de protester avec indigna-
tion contre cette orthographe aussi bizarre que barbare (Inscrip.
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Eh bien, quelle est la langue qui va remplacer cette
bonne vieille langue si originale 4 ? Est-ce le français? La
petite patrie se consolerait de ses pertes, en songeant
que c'est la grande patrie qui y gagnera, si tant est qu'un
grand pays puisse gagner quelque chose à la disparition
des parlers locaux. Je crains bien que sur ce point il n'y
ait beaucoup d'illusions ; ce qui prend la place du patois
indigène, ce n'est pas la langue française. Le mot français
ne fait qu'entrer dans le moule patois, d'où il sort étran-
gement déformé. Quand nous n'aurons plus de patois,
nous aurons des jargons. Quelques exemples seulement :
dans plusieurs pays, on ne dit plus ovda, ola, ùla, —
c'est trop peu distingué ; on dit marmita, marmyeta,
marmyeta. Serou, serû, chyerû, représentants de soro-
rem, s'en vont pour faire place quelquefois à sœur, mais
habituellement à s& ou ch(f>. On n'ose plus dire en maint
endroit bon vêpre; on dira bonchwâ, qui est aussi auver-
gnat que français. A Gharavines, traforfk, ce joli verbe
venu en droite ligne de traits forare , disparait devant
traversa.. Le grand dissolvant, c'est la mode, comme pour
le costume ; par peur du ridicule, on adopte l'usage de
ceux qui pour diverses raisons donnent le ton dans leur
pays. La peur du ridicule, je l'ai particulièrement obser-
vée à Saint-Sixt, commune de Merlas. Au hameau de
Nouvelières, il y a un caractère phonétique curieux et
rare; c'est le st dérivé du ca latin, steva, de caballus,
stemén de caminus, etc.; précieux intermédiaire entre le
c vélaire (ca) et l's où il aboutit chez nous, comme dans
seva. Cette prononciation se retrouve plus loin, hors des
Terres-Froides, à Entremont, dans le massif de la Char-
treuse, plus loin encore dans la Tarantaise ; or, elle va
être délogée de cette position avancée. Les habitants de
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Nouvelières, voyant qu'ils font rire en prononçant ainsi,
n'osent guère parler au naturel devant les étrangers ; ils
s'efforcent, au lieu de steua, de dire siva, comme leurs
voisins, ce qui est une autre étape de l'évolution de ca.
Il semble donc bien que nous marchons vers une
langue qui ne sera pas plus le français que le patois dau-
phinois. Il est bien permis de le regretter ; car si nous
prévoyons ce que la science du langage y aura perdu,
nous ne pouvons guère deviner ce que l'art, le caractère,
l'esprit, les bonnes manières, le patriotisme môme y
auront gagné 4 . On dit, depuis le xvn c siècle 2 , que le Dau-
phinois a une remarquable aptitude à apprendre et à
parler le français ; n'est-il pas à craindre que le jour où
les enfants croiront parler le français cultivé en parlant
celui de leurs pères, ils ne fassent plus aucun effort pour
polir leur langage? Au surplus, il faut faire des vœux
pour que le nivellement linguistique qui se prépare ne
soit pas la mort de toute originalité provinciale.
M. Paul Meyer écrivait naguère que le domaine pro-
vençal, en ne tenant compte que de quelques caractères
très généraux, était limité au Nord par une ligne ondulée
qui, « partant de l'Atlantique un peu au nord de Bor-
deaux .... suivrait le Rhône, à partir de Lyon, de façon à
comprendre une partie de l'Ain et la Savoie 3 ». Le Dau-
phiné fait donc partie du domaine provençal, d'après
M. P. Meyer, ou du domaine franco-provençal, d'après
1 « Le patriotisme n'est point l'ennemi des dialectes et l'unité de
la France n'est point menacée par les chansons des Félibres. »
(Anatole France, Le Temps, 2 juin 1889.)
t Chorier, Histoire du Dauphiné, 1, 82.
3 Annales du Midi, janv. 1881J, p. 2.
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M. Ascoli. Je crois que le caractère provençal a été bien
plus marqué autrefois dans nos patois ; Michal-Ladichère *
a déjà fait cette observation en comparant très sommaire-
ment nos patois actuels à nos textes anciens. Or, je
trouve dans les Terres-Froides une couche de patois
recouverte par des alluvions françaises, des mots presque
à l'état de fossiles, et ces mots archaïques sont précisé-
ment ceux qui sont le plus nettement marqués au coin
provençal. Tremolù. est bien provençal, il existe encore à
Bizonnes ; presque partout il est remplacé par trènblk.
Nous avons des substantifs tels que razimola, — mot qui
vient d'avoir une charmante fortune littéraire, — lesquels
sont de formation provençale ; en français, le latin vul-
gaire racemolam aurait donné réêimble. Fabula a produit
fable en français, fâvola en dauphinois, encore un pro-
duit provençal ; je n'ai trouvé fâvola qu'au Grand-Lemps ;
ailleurs, c'est fkbla, nettement francisé, ou fâbola, fran-
cisé pour la consonne b. Je n'avais pu trouver d'autre
correspondant de larme, que Ikrma, quand j'entendis
par hasard à Saint-Didier-de-Bizonnes le mot larima ; j'ai
su depuis qu'il existait avec un sens spécial dans le verbe
laœrurnâ, suinter, à Eydoche. Je pourrais citer bien d'au-
tres mots venus de proparoxytons latins qui ont été
traités comme ceux-là, d'après les lois du provençal. On
connaît l'étymologie du mot français boyau; il remonte à
un type botellus; un jour, j'entends dans mon pays dire
d'un enfant qu'il a les bras rebudelk, c'est-à-dire potelés ;
j'ai retrouvé ranbudelk à Eydoche. Nous avons des infi-
nitifs très archaïques, en train de se perdre, comme
krenye (craindre), tenye (teindre), zounye (joindre),
penye (pencher), lesquels ne sont que des infinitifs pro-
vençaux avec chute de IV final et recul de l'accent. Nous
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avons bien d'autres caractères nettement provençaux et
' toujours vivants ; mais il était curieux d'observer que
l'importation française supplantait surtout le terme au-
thentiquement provençal. On peut donc très bien se
figurer l'invasion du français comme une inondation qui
recouvre peu à peu notre contrée, en laissant émerger çà
et là provisoirement des îlots phonétiques d'un caractère
plus provençal, et qui tend à refouler vers le Sud la
limite de la langue d'oc.
L'étymologie des mots patois est souvent chose très
délicate; il n'y a qu'un moyen sûr d'arriver à un bon
résultat, c'est d'employer la méthode comparée, en s'ap-
puyant sur les lois phonétiques de chaque patois. Voici
quelques-unes des petites trouvailles que je dois à cette
méthode. Dans mon pays, la pensée sauvage s'appelle
reboulyù.rda bousèchye ; on ne devinerait guère ce que
cela signifie, si on ne trouvait dans le voisinage le verbe
rebôlyi, regarder d'un œil d'envie, ce qui veut dire que
la pensée est une regardeuse en mauvaise humeur. La
première fois que j'appris qu'à Charavines l'engoulevent
s'appelait kouvabo, je fus grandement surpris ; depuis,
j'ai trouvé dans les environs de Ghampier pour le même
oiseau le nom de sôsibo ; c'est la même idée avec deux
mots différents. Bo veut dire crapaud, encore dans quel-
ques localités ; kouva est l'impératif de cubare (couver),
de même que çôsi est l'impératif de sôqiye (calcare) : ce
qui nous montre que le peuple voyant cet oiseau couver
ses œufs dans un sentier, dans un chemin, un peu partout,
suivant son habitude bien connue, l'a pris pour un cra-
paud accroupi. Au reste, cette étymologie se trouve con-
firmée par le nom populaire en d'autres provinces de
crapaud volant donné à cet oiseau. Il y a, notamment
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dans les termes patois relatifs à l'histoire naturelle, des
remarques très curieuses à faire et on doit recueillir ces
termes avec le plus grand soin. Encore un exemple de
l'histoire naturelle populaire : J'ai cherché longtemps
l'explication d'un terme vulgaire, bien connu en Dau-
phiné, le terme de bertou, punaise des bois. Or, bro (du
germ. brustian) signifie rejeton, pousse ; bretya, à Eydo-
che, bretsOf à Biol, signifient une touffe de rejetons sur
un tronc d'arbre ; bertou veut donc dire la punaise qui
habite de préférence les jeunes pousses. D'où peut venir
dans mon pays natal le mot mourezo, précoce ? Je me le
suis demandé jusqu'au jour où j'appris qu'à Sonnay
(canton de Roussillon), on disait dans le même sens pri-
rnorijou dont l'origine est assez claire. Notre patois,
disant quelquefois pri pour plus, a vu à tort un compa-
ratif dans primorijou; il a donc supprimé la première
syllabe. Cette fois l'explication est loin de mon pays.
Souvent nos patois aident à comprendre celui de Gre-
noble. J'ai averti de fare, dans la littérature dauphinoise,
et aussi dans quelques-uns de nos patois, signifie : J'ai
coutume de faire. Pourquoi ? C'est que, à Éclose et dans
la région voisine, averti ny'izè veut dire apprivoiser un
oiseau. J'ai averti s'explique donc aussi bien que le fran-
çais : j'ai accoutumé de faire. On trouve dans la Coupi de
la lettra le mot moliandron, signifiant une sorte de
gratin ; je ne sais s'il est encore usité autour de Grenoble ;
en tout cas, je l'ai trouvé à Saint-Didier-de-Bizonnes sous
la forme de myelyandron ; mais je n'en sais pas encore
l'origine.
Bien plus importante est la comparaison avec le fran-
çais. Par exemple, on ne peut plus douter de l'étymologie
du mot abri, quand on le trouve traduit par ouri, tfri,
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ôvri et avri ; évidemment, c'est le latin apricus. On sait
que écrouelle vient du latin vulgaire scrofella pour scro-
fula ; mais sait-on que scrofa avait le même sens dans le
latin vulgaire? Littré l'ignore, et je ne l'ai vu signalé
nulle part. Or, à Saint-André-le-Gua , krufa signifie
gourme, et, d'après la phonétique locale, dérive précisé-
ment de scrofa*. On ignorera probablement longtemps
encore le point de départ de felonem (félon) qui existe
dès l'époque de Charles le Chauve ; peut-être un verbe
que j'ai trouvé à Châbons fcl&ye, et ailleurs feleye,
quitter son nid, et au figuré abandonner son travail par
caprice ou bouderie, aidera-t-il à le découvrir. Je ne puis
que glaner dans mes notes ; par exemple, fyèrdre, cor-
respondant à férir par déplacement d'accent ; se teztye,
se gonfler, correspondant au tésir, téser du vieux français,
venus du latin vulgaire * tensare; aalonzo, abonnement
au travail d'un artisan, à rapprocher de chaloinge, cha-
longe en vieux français, du latin calummia ; revaèzyon,
Rogationes, comme dans notre vieille langue. Mais je dois
une mention spéciale à un mot très curieux, encore usité
dans une quinzaine de communes, et qui est un vivant
souvenir d'une coutume du moyen Age. Il y avait deux
servitudes féodales connues sous le nom de gaite et d'es-
chargaite, deux mots venus d'Allemagne comme les sei-
gneurs et la chose ; le vieux français a connu eschargaite,
troupe de guet, eschaugeter, eschargaitier, faire le guet ;
il nous est resté échauguette, synonyme de guérite. Or,
nous avons encore dans les Terres-Froides sargét& 9
guetter soigneusement ; n'est-ce pas là un précieux témoin
J'ai appris depuis que krofa se dit dans le même sens à Miribel.
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l.
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du passé ? Ne devrait-on pas recueillir ces mots comme
de rares monnaies delphinales?
Quoique un peu lourde et épaisse par endroits, la
langue de nos pays est expressive, bien entendu, à la con-
dition de ne pas lui demander de traduire des idées
métaphysiques ou même spirituelles. Mais pour expri-
mer ce qu'il a sous les yeux, le paysan a une langue quel-
quefois très délicate. Apola veut dire bluette, étincelle ;
il a donné naissance au verbe apouleyé à Eydoche, apo-
laye à Bizonnes, qui signifient jeter des étincelles. Or,
par une métaphore charmante, Eydoche l'applique aux
flocons de neige qui tourbillonnent dans l'air comme les
bluettes dans la cheminée : é va apouleyé de naè; par
une métaphore d'un autre genre, Bizonnes l'applique à
l'éclat du regard sous l'influence du vin : loj ynù lyi
apoleyavan. Froncer les sourcils d'un air menaçant, c'est
à Eydoche abaisser le couvercle sur les yeux : se fâre kru-
viselâ loz ù. On sait que barôche, barôse est l'épouvantail
qu'on fagote tant bien que mal dans les champs, sur les
arbres à fruits, pour éloigner les oiseaux maraudeurs ;
s'habiller gauchement s'appellera s'enbarôslye, comme
qui dirait s'enfantômer. La poche intérieure du vieux
gilet des campagnes s'appelait un nid d'hirondelle, aran-
delyére à Saint-André-le-Gua et ailleurs. Quant aux idées
d'un ordre moral, il faut bien le dire, on excelle surtout h
la critique ; le Dauphinois est un peu goguenard, chez
nous comme dans le reste de la province. Et il le montre
bien par la richesse absolument incroyable de son voca-
bulaire pour ridiculiser certains défauts, spécialement
la paresse chez l'homme, et le manque d'ordre, physique
et moral, chez la femme. Après tout, si le terme est dur,
ou terriblement narquois, l'intention est bonne ; ces deux
défauts ne sont-ils pas la ruine de la maison ? Je note, au
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passage, deux expressions curieuses à différents titres :
à Saint-Didier-de-la-Tour et dans le voisinage, l'intermé-
diaire matrimonial s'appelle trénna-bâton (traine-bâtonj ,
k peu près comme dans le pays de Gex où il se dit traîne-
manteau*. Quant à l'homme vantard et fanfaron, à Bi-
zonnes, on le guérirait à tout jamais, si la manie était
guérissable, en l'appelant marsan dej angyènche, mar-
chand de fruits d'églantier. Après cela, la marchandise
n'est pas facile à placer.
Notre littérature est extrêmement pauvre ; étant tout
orale, elle a disparu devant les progrès de la culture
française. Le journal remplace un peu partout les contes
de la veillée ; les enfants rentrent de l'école en récitant
des fables de Lafontaine ; rien de mieux, mais aussi, si le
grand-père peut encore commencer quelque bon vieux
récit, il arrive trop souvent que l'enfant préfère le feuille-
ton ou quelque roman de colportage. Et pourtant, nous
avons eu notre littérature, c'est indéniable ; mais, comme
nos vieux vocables, elle gît dans le sol. Tantôt ce sont
des proverbes rimes que connaissent seules les vieilles
mémoires, tels que celui-ci que j'ai entendu dire à ma
mère, et qui présente une heureuse variante à un pro-
verbe bien connu :
En fan nouri de vzén,
Fena ke parle lat'sén,
Chelaû ke lyûijêrne ô matsén
N'an jamé fé bouna fsén *.
1 Romania, IX, 549. (Article de M. V. Smith, Un mariage dans le
Haut- Forez.]
* Enfant nourri de vin. '
Femme qui parle latin,
Soleil qui luit (à travers les nuages) au matin
N'ont jamais fait bonne fin.
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Tantôt, c'est un refrain enfantin qui a dû appartenir à
quelque ronde villageoise, et rappelle quelque usage
perdu. Dans mon pays, les enfants d'il y a vingt ans, en
allumant des feux dans les champs, fredonnaient encore :
F&ra, fûa,
Te bàraé ny'ûa ;
Fftra grou,
T'en bàraè nou ;
Fâra petsl,
Ten bàraé dzi«.
Ou bien encore, c'est une invocation naïve à propos d'un
présage fâcheux, invocation qui témoigne sans doute de
la simplicité de nos vieilles grand' mères, mais aussi de
leur bonté d'âme. N'est-elle pas touchante cette prière
qu'on faisait jadis à Saint-Geoire et dans les environs,
quand on entendait dans la nuit, près du lit d'un malade,
le cri de la chouette, l'oiseau de mort ?
Chyeveta,
Pren me soleta ;
Ne gAra nyon*.
Il y a des coups de pioche heureux dans les fouilles de
Pompéi et autres ; parfois aussi, en cherchant un vieux
V « Flambe, feu, je te donnerai un œuf ; flambe gros, je t'en don-
nerai neuf; flambe petit, je t'en donnerai dix. »
* « Chouette, prends-moi seulette ; ne guette personne. » — Je
dois la connaissance de ce couplet à l'obligeance de M n# Aimée de
Franclieu qui sait si bien les vieux usages et les vieilles coutumes
de nos campagnes et pourrait si bien en écrire l'histoire.
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mot, on a la chance de le voir reparaître habillé d'un
quatrain, statuette fruste, mais antique et précieuse. Je
savais que le mot verchère, désignant la dot d'une jeune
fille, dot en nature, constituée par un lopin de terre au-
tour de la maison, avait existé dans toute notre région ;
il existe encore, mais déjà bien archaïque, dans les plaines
de Lyon. Dans les Terres-Froides, je l'ai trouvé en maint
endroit comme nom de mas ; j'étais curieux de savoir s'il
vivait encore quelque part dans son sens spécial. A Va-
lencôgne, un homme fort intelligent m'a répondu l'avoir
entendu, il y a plus de trente ans, dans la bouche de son
grand-père qui disait parfois une chanson où ce mot se
trouvait. La chanson était satirique et visait le ridicule
d'une paysanne qui avait plus de prétention que d'écus :
Ly'an balyi pe versére,
Kadebis,
Na palyachya dej inyon,
Kadenon 4 .
On entend encore quelques chansons patoises; mais
d'ordinaire elles portent des traces d'origine étrangère,
ou bien, en passant de "bouche en bouche, elles ont altéré
à travers tant de canaux leur pureté première. On chante
quelquefois dans mon pays la chanson des Mensonges,
analogue à celle des Dzanlle, connue dans la Gruyère et
publiée par M. Cornu dans la Romania *. La voici telle
qu'on me l'a dite, avec des fautes de versification qui
1 « Lui ont donné pour verchère, Cadebis, une paiUassée d'oi-
gnons, Cadenon ! »
» Romania, IV, 210.
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prouvent évidemment une adaptation maladroite à un air
étranger :
" 1 . De ché ina chanchou
Ke n'a ke de menchonze ;
Chyé ya na vertà,
De volou k'on me tonde.
2. Nouj ayan on rayeron
K'a fé tréj iïe a l'entou de na ronze ;
De louj é meta kouvà,
lyde de tré, n'a psejyl kyénje.
3. De louj é mena 6 marsi,
N'en voujyén chèn chaû, me n'an balyi kyénje.
4. Nouj ayan on myeron
Ke krénmâve la marmyeta ;
O Fa krénmà tro bà,
ch'e brulâ lej ongye.
1. Je sais une chanson
Qui n'a que des mensonges ;
S'il y a un mot de vérité,
Je veux que Ton me tonde.
2. Nous avions un chat
Qui a fait trois œufs à l'entour d'une ronce ;
Je les ai mis couver,
Au lieu de trois, il en a éclos quinze.
3. Je les ai menés au marché,
J'en voulais cinq sous, (ils) m'en ont donné quinze.
4. Nous avions un chat
Qui écrémait la marmite ;
11 l'a écrémée trop bas,
11 s'est brûlé les ongles.
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5, Le muse k'éntsan ô plansl
Che krevavan lou ventre de rîre ;
N'a yena ke ch'e léchya tonbà,
Aie ch'e kachà la kwéchye, Ion là.
6. De l'é mena a on talyœ de pséra ;
De ly'é die : égà-me chela kwéchye.
La chanson de la Chèvre a, comme la précédente, un
caractère nettement populaire Je n'en sais que trois cou-
plets qui m'ont été communiqués à la Côte-Saint-André
par M ,le Mognat, dont l'heureuse mémoire conserve tant
de. choses du bon vieux temps. Elle est en patois de la
Côte :
1. J'é rankontrâ ina chycera (bis}
Ke petasave son bà ;
Venyé tou valra,
Ke petasave son bà,
Ne venyé pà.
Les mouches qui étaient au plancher
Se crevaient le ventre de rire ;
(Il y) en a une qui s'est laissée tomber,
Elle s'est cassé la cuisse, lonla !
6. Je l'ai menée à un tailleur de pierre ;
Je lui ai dit : Arrangez-moi cette cuisse.
1. J'ai rencontré une chèvre (bis)
Qui rapiéçait son bas ;
Venez tous voir,
Qui rapiéçait son bas.
Ne venez pas.
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2. El ayè predu son aœlye (bis)
La charctaàve avé le nà ;
Venyé tou valra,
La charchàve avé le nâ.
Ne venyé pâ.
3. L'aœlye s'étan trouva (Irai ta (bis],
Li a byan pikù le nà ;
Venyé tou vaira.
Li a byan pikà le nà,
Ne venyé pâ.
Les Noèls patois ont été fort en usage dans les Terres-
Froides comme ailleurs. Au Pont-de-Beauvoisin, il y avait
en 1835 une vieille femme de quatre-vingts ans, qui disait
ne vouloir retourner aux offices de l'Église que quand on
y reprendrait les Noèls patois quelle avait entendus dans
son jeune âge 1 . Il serait urgent, si ce n'est trop tard
déjà, de faire une enquête sur ce point; on retrouverait
par-ci par-là des couplets isolés, parfois des Noëls com-
plets, et ce serait une bien intéressante contribution à
l'histoire de nos moeurs provinciales.
2. Elle avait perdu son aiguille (bisj t
La cherchait avec le nez ;
Venez tous voir,
La cherchait avec le nez.
Ne venez pas.
3. L'aiguille s'étan t trouvée droite (bis),
Lui a bien piqué le nez ;
Venez tous voir,
Lui a bien piqué le nez,
Ne venez pas.
1 Renseignement communiqué par M. l'abbé Adolphe Burdin,
prêtre habitué, à Charancieu.
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Voici tels quels des couplets recueillis à Valencogne,
de la bouche de M. Jacquet, un homme sans culture litté-
raire, mais très observateur, très intelligent et très cu-
rieux de la vieille langue patoise ; il est originaire de
Charancieu, où il les a entendu chanter jadis dans sa
famille :
L Ri té ke kyére,
L&va vé nôtron né i
Volon tsi bére ?
K'é n'e pà la miné.
*2. A chyû me fan leva,
Decho ma samyenà
De loj iraè perchiïévre
È bzen lo repachà :
Ke no van rire !
3. Leva- te don, Zauo,
Va prendre tô chabo ;
Va gara se 16 père,
Chyû fan freko û la preyére.
Qui est-ce qui appelle,
fii-bas vers notre routoir ?
Veulent-ils boire?
Que ce n'est pas la minuit.
Ah ! s'ils me font lever,
Dessous ma cheminée
Je les irai poursuivre
Et bien les repasser ;
Que nous allons rire !
Lève-toi donc, Jeannot,
Va prendre tes sabots,
Va regarder chez les [>éres
S'ils font fricot ou la prière.
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4. Lô pôro père chon de vré bzen brulà.
Bzen pardounâblo de fâre on bo repà ;
Chon venyû de bzen lwen ,
Adzûtre de prejen ;
. U chon de vrè bzen bravo,
É kouton b^en d*arzen,
Kà û chon raro.
On devine aisément qu'il y a là le canevas informe d'un
Noël débutant par le monologue du paysan éveillé en sur-
saut par son voisin, se continuant par l'apostrophe de
celui-ci, et se terminant à l'Église, à la vue des rois brû-
lés par le soleil éthiopien et qui offrent à l'enfant Jésus
des présents dont la richesse émerveille les paysans.
Aux Abrets, j'ai été plus heureux ; une personne de
soixante-dix ans, M ,,e Catherine Cuaz, m'a dicté quatre
couplets qui se suivent fort bien, avec quelques fautes de
prosodie et de métrique qu'on ne pourrait corriger utile-
ment qu'avec l'aide d'une autre version. C'est encore un
Noël dialogué, à trois personnages : le paysan, sa femme
et l'ange qui, suivant l'usage général, parle français.
1 . La femme :
Êvelyé vô, Lôren ;
Vzé vô pâ la lyumyére ?
Lô fwa sare tô ren
4. Les pauvres pères sont de vrai bien brûlés,
Bien pardonnables de faire un beau repas :
Sont venus de bien loin
Apporter des présents ;
Us sont de vrai bien beaux
Et coûtent bien de l'argent,
Car ils sont rares.
4 . Éveillez-vous, Laurent ;
Voyez-vous pas cette lumière
Le feu ne serait-il rien
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Dechû noutra fenyére?
Kénta peraèjye !
Fô appela noutron véjyén.
Nôj iron a l'egyaèje
Pe chonâ lô takachyén K
2. Le mari :
Fena, le t'é tronpâ ;
É gran zô, de me krôyô ;
Ê monchû lô kurâ
Avèke chon vzekéro
Ke cb'en van a l'egyaèje,
Santan, se m'ét avi,
Koume on zô de bouna fêta :
Gloria in excelsis.
Dessus notre fenil ?
Quelle paresse !
Faut appeler notre voisin.
Nous irons à l'église
Pour sonner le tocsin.
1 Cette première strophe ressemble fort à la première strophe
du deuxième Noël de M. de Chaulnes :
Don vin cela groussa clarta,
Noutrou poulet non rcn chanta ;
Lou flot que fat cetta lumeyry
Sarito din noutra feneyry.
(Recueil de Noëls, p. 4)^
Là, s'arrête la ressemblance ; mais elle est telle qu'il y a évi-
demment imitation d'un Noël par l'autre, ou dans tous les deux
imitation d'un Noël plus ancien.
2. Femme, tu t'es trompée ;
C'est grand jour, je me crois ;
C'est Monsieur le curé
Avec son vicaire
Qui s'en vont à l'Église,
Chantant, ce m'est avis,
Comme un jour do bonne fêle :
Gloria in excelsis.
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3. L'ange :
Vous vous trompez tous deux,
Braves gens que vous êtes ;
Cet astre lumineux
Qui reluit sur vos têtes,
C'est le Messie
Depuis longtemps promis,
Jésus, fils de Marie,
Par qui nos péchés sont remis.
4. Le mari :
Bon mesazl, é vou
K'apourtà la nouvêla ;
Vené on pou se nou,
No faron na tourtêla.
Den la parôse
N'a pà de melyû vén ;
Dzû bara nô metron la brôse,
Don nôj en veron la fén.
C'est un thème assez original, comme on voit : dialo-
gue entre le mari et la femme à la vue de la lumière
éblouissante en pleine nuit ; annonce de la naissance de
Jésus ; puis, comme le dauphinois est hospitalier, Je pre-
mier souci du bon campagnard est d'inviter sans façon
le messager de la bonne nouvelle à manger la tourte de
Noél, arrosée du meilleur vin du crû, jusqu'à épuisement
du barrai, si c'est nécessaire.
On pourrait signaler encore quelques poésies plus mo-
4. Bon messager, c'est vous
Qui apportez la nouvelle ;
Venez un peu chez nous,
Nous ferons une tourte.
Dans la paroisse
N'y a pas de meilleur vin ;
Du batral (tonneau) nous mettrons le robinet,
Dont nous en verrons la fin.
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demes ; j'en ai rencontré plus d'une fois. Mais elles sont
loin de présenter le même intérêt, parce qu'elles n'ont
presque rien de populaire. Elles serviraient du moins à
Fétude de la langue, si elles appartenaient à un patois
bien déterminé et étaient toujours écrites dans la langue
même de l'auteur. On est rarement sûr de ces deux con-
ditions : ce sont des hommes lettrés ou à demi-lettrés,
notaires, fonctionnaires en retraite, négociants revenus
au pays après fortune faite, qui, d'ordinaire, les ont com-
posées, par manière de passe-temps, dans une langue
qu'ils ont en partie oubliée ou qu'ils n'ont jamais bien
sue, ou même qui n'est pas la leur. Vous me dispenserez
bien de vous en citer des exemples; vous aimeriez mieux
encore, — et vous auriez raison, — les proverbes, les
dictons, les devinettes, les canevas de fables ou de con-
tes ; toutes choses bien naïves et peu littéraires, mais où
's'exprime au naturel l'âme même du peuple.
Mais, Messieurs, j'abuse, et j'ai beaucoup trop abusé
déjà de votre patiente bienveillance. Permettez-moi, en
finissant, de vous en exprimer ma profonde gratitude, et
de vous présenter mes excuses, au nom de nos chers
patois dauphinois, que j'aime comme vous les aimez.
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